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Bromance : dérives passionnelles de la génération Y

Je vous laisse savourer un petit essai – pondu par votre serviteur – à propos de ces nouveaux rapports, de l’ambivalence de la société entre conservatisme et néo-émergence, de l’interdit et surtout, de la passion ! Bien qu’inspirée de faits réels, cette nouvelle est purement fictive. Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que pure coïncidence.

1.

L’hiver s’était adoucit et le soleil s’engouffrait timidement à travers la baie vitrée. Le village s’animait peu à peu, et le brouhaha des cafés se faisait entendre.

Damien griffonnait depuis des heures, et n’avait pas prêté attention au lever du jour. C’était un artiste, torturé, qui passait ses nuits à créer, imaginer, rêver. Sa vie manquait de couleur, une trame en noir et blanc, presque délavée. Et pourtant, sa passion pour les couleurs était indescriptible. Il était fasciné par les tons chromatiques, et ses feutres étaient pour lui des instruments magiques. Il n’y avait jamais d’ombre dans son univers, ni de lumière d’ailleurs, seulement des aplats de couleurs vives. Des sourires. Des grands yeux. De l’émotion.

Ces trois dernières années avaient été éprouvantes. Il avait essayé de rentrer dans le moule. D’honorer ses aïeuls. De vivre une vie normale. En vain. Malgré une ardeur à la tâche, et le coeur sur la main, Damien ne s’était jamais vraiment fait au Monde en général. Il n’avait jamais vraiment compris les Autres.

Il avait fini par tout lâcher. De retour dans sa tour d’ivoire, seul comme il l’aimait, il avait repris son crayon – ravagé par le temps, mordu de part en part – et s’était battu trois nuits durant, jusqu’à en pleurer, pour invoquer sa muse qu’il avait jadis chassé d’un revers de la main.

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Elle était farouche et rancunière, et avait fait la sourde oreille, dédaignant ses appels. Et puis elle s’était émue, devant les larmes, devant la détresse et la solitude. Et elle revint, timidement. Et Damien recommença à faire valser les couleurs. Sans oublier ses traits noirs, épais. Une signature. Il aimait donner des couleurs à la vie. Mais il aimait surtout cette bordure épaisse, rassurante. Une limite. Un garde-fou.

Ses nuits s’enchaînaient désormais depuis des semaines, noyées dans les couleurs. Seul le bruit du graphite qui mordait le papier parcheminé rythmait le silence nocturne. Parfois interrompus par les allées et venues d’une gomme fougueuse. Cette quiétude n’avait pas de prix. Damien se sentait en paix, plus que jamais. Peut-être que sa raison de vivre était là, dans l’obscurité, entourés de petits êtres colorés. Un sentiment merveilleux.

À la lueur de son ordinateur, toujours allumé, toujours connecté, il levait parfois la tête pour se perdre dans les méandres de sa boîte mail. Des dizaines de messages sans réponse. Il s’y attellerait, peut-être bien demain.

Mais alors qu’il retournait à son encrage, quelque chose retint son attention. Un message pas comme les autres. Un sentiment de déjà vu. Un écho du passé.

Le message se voulait anonyme. Mais Damien avait saisi, dès la première phrase. Il savait. Et il se figea. Une myriade de souvenirs brisés et d’images imparfaites traversèrent son esprit. La sérénité nocturne vola en éclat. Sa paix intérieure s’évapora en un battement de coeur.

Des dizaines de questions s’étaient emparés de lui. Et une succession de ressentis. Un ascenseur émotionnel. Pourquoi ? Pourquoi aujourd’hui ? Pourquoi maintenant ?

2.

La neige avait déposé son blanc manteau sur la ville toute entière. Le temps lui-même évoluait au ralenti. L’atmosphère était légère et lourde à la fois et seuls quelques oiseaux bravaient la température et se faisaient entendre.

Kylian sortit en trombe, à la bourre – comme toujours – et souilla le tapis neigeux en courant maladroitement vers sa voiture. Il avait complètement oublié qu’il avait rendez-vous. Son manque d’organisation était criant, et le perdrait un jour.

Son combat contre lui-même l’épuisait. Une torture de tous les instants. Des flots de pensées qui se déversaient, sans fin. Kylian cherchait avant tout la reconnaissance. C’était un mec « normal ». Et il cultivait sa normalité. Même s’il en souffrait.

Un boulot épuisant, né d’une idée à lui, qui n’apportait pas grande satisfaction. Une copine effacée, déstabilisante et déstabilisée. Une relation boiteuse et destructrice. Mais il ne se faisait pas à l’idée d’y mettre un terme. La solitude l’effrayait par dessus tout. Et il aimait le sexe, profondément. Il en avait besoin.

Malgré l’agitation et les quidams auxquels il avait à faire au quotidien, Kylian se sentait seul. Incompris. Il rêvait volontiers d’un semblable, d’une âme soeur, de quelqu’un qui puisse le comprendre.

Les déceptions s’étaient enchaînées à une vitesse fulgurante, et la confiance que Kylian éprouvait jadis s’était érodée, transformée, au point de ne devenir que défiance. Tout était devenu mensonge pour lui. Une douce folie obscurcissait son jugement. Il supposait, il supputait. Prudent. Méfiant.

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Et pourtant, la nuit dernière, le Passé avait frappé à sa porte. Et il s’était rappelé. Il s’était rappelé de ce petit être qu’il avait rencontré il y a trois années de cela. Une créature torturée, ambivalente, qui le fascinait et qui l’effrayait à la fois. Une des seules personnes qui l’avait jamais compris. Un semblable.

Il avait a nouveau ressenti cette émotion étrange, cette émotion qui le fascinait autant qu’elle le dérangeait. Il frissonna, poignardé par le Beau. La blessure traversa son coeur, autant dans la joie que dans la douleur. Il s’enivra de ce poison, à en perdre la raison. À tel point qu’il perdit pied. L’écho. La résonance. Les émotions.

C’était trop. Trois ans auparavant, le Destin s’en était mêlé. Accompagné de la Colère et de la Haine. Et tout aussi promptement que les âmes soeurs s’étaient liées, elles s’étaient déliées. Leurs corps du moins, car leurs esprits avaient survécu au cataclysme. Et dans l’ombre, le lien avait tenu, infime et fragile.

Cette nuit là cependant, les esprits résonnèrent une nouvelle fois. Puissamment. Kylian ne sachant que faire, partagé et en souffrance, décida néanmoins d’agir. Il frappa frénétiquement sur son clavier des heures durant, lu, relu et contempla le bouton d’envoi des heures encore. Puis le pressa. Soulagé.

C’était comme un besoin. L’idée l’avait taraudé des semaines durants. Des images, des souvenirs, un sourire. Et cette sensation indescriptible. Un désir non assouvi.

Le plus dur était passé. Il ne restait plus qu’à attendre. En espérant.

3.

Damien avait cessé toute activité et contemplait maintenant son écran depuis des heures, relisant frénétiquement chacune des phrases du courriel qui avait troublé sa nuit, pesant chaque mot. Ressentant l’émotion.

Son hyper-sensibilité l’avait longtemps handicapé, jusqu’à ce qu’il réalise qu’elle était une force. Et bien plus que ça. Damien ressentait, il éprouvait, il savait. À chaque échange, à chaque dialogue, pour chaque individu, Damien percevait l’émotion. La Joie, La Peine, la Douleur. Et il s’avait d’avance. Il n’écoutait que d’une oreille distraite, et savait trouver les mots.

Les mots étaient d’ailleurs son arme, sa seule et unique arme. Il les maniait à la perfection. Il en usait pour soigner, suggérer, distraire, convaincre ou argumenter. Et jadis pour détruire. Mais plus jamais.

Et de son arme il allait avoir besoin pour répondre à cette missive inattendue. Même si l’idée de la supprimer, d’oublier lui avait traversé l’esprit, il avait décidé de ne plus jamais fuir.

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Il rédigea des heures durant, épris de souvenirs éparses, tâchant de poser sur le papier ses émotions les plus profondes. Il savait cependant que Kylian ne comprendrait pas. Même s’ils étaient semblables, Kylian n’avait jamais compris cette passion, il n’avait jamais embrassé l’idée de cet amour indescriptible que lui vouait Damien.

C’était un sentiment unique, une nouvelle façon d’aimer. Plus puissante qu’un amour fraternel, aussi flamboyante qu’une passion naissante. Et c’était très exactement la raison pour laquelle le lien s’était brisé.

La Passion brûlante qu’éprouvait Damien l’avait consumé. Et devant le brasier incontrôlable qui menaçait de s’attaquer à Kylian, celui-ci avait préféré fuir. Vite. Au loin.

Le torrent de mots s’était tari. L’enchevêtrement d’émotions s’était organisé en phrases successives observant une logique sans faille et Damien décidé qu’il était temps de l’expédier. Et il l’envoya.

4.

Le bourdonnement de l’open-space et la valse des collaborateurs donnait le tournis à Kylian, profondément perdu dans ses pensées. Il se remémorait des bribes d’épisodes plaisants, d’autres plus sombres. Il espérait une réponse, et vérifiait son courrier à fréquence régulière.

Une nouvelle occurence apparut, en allemand. Die Schatten der Vergangenheit. Les fantômes du passé. Une référence au thriller de Kenneth Branagh. Ou peut-être un simple jeu de mot.

Le texte était condensé. Les phrases s’enchaînaient de façon frénétique. Le ton était verbal, et l’émotion palpable. Malgré le brouhaha ambiant et une envie de pisser maladive, Kylian dévora le pavé. Les sensations étaient uniques. Un sentiment de quiétude le parcouru. Et à nouveau cette pulsion viscérale indicible.

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Kylian aurait voulu avoir le temps de lire et de relire, de s’imprégner de chaque mot, de répondre avec assertion. Mais son envie d’envoyer un signe était plus pressante. Il ne voulait surtout pas interrompre l’échange, le marathon verbeux, le ballet des mots.

L’empressement avec lequel Kylian répondit se fit sentir dans ses propos. Le raisonnement était bâclé, et l’essence de ce qu’il ressentait ne transparaissait pas. Il n’arrivait pas à expliquer, à développer. Il n’existait pas de mots pour décrire ses émotions. D’autant que son raisonnement avait pris le pas sur son intuition, ce qui compliquait les choses.

Comme à l’accoutumé, Kylian s’était retranché derrière des mots durs, à l’opposé de ce qu’il voulait exprimer. Il aurait voulu dire tant de choses. Le ton était dur, à charge. Une plaidoirie, des justifications. Pourquoi ?

Se focalisant de nouveau sur ses émotions, Kylian rédigea un second message. Tout aussi ambigu. Il fallait suggérer que ce n’était qu’un morceau, que tout était bien plus compliqué. Deux missives maladroites, à des lieus de son profond ressenti.

5.

Damien avait repris le dessin, pour tenter de modérer son flot d’émotions. Il avait cependant pris goût à ces vifs échanges, plus qu’il ne le voulait. Il était plein d’espoir et tout laisser penser qu’une nouvelle aventure s’annonçait, sous des augures bien plus propices.

Lorsqu’il termina la lecture du dernier message, sa joie s’effaça en un instant. Ses récents espoirs volèrent en fumée. Rien n’avait finalement changé. Les mots étaient durs et acérés. La charge était inattendue et violente. Le ton péremptoire et accusateur. La confiance, absente.

Tout était allé si vite, pour ne déboucher que sur une éternelle déception. Il le savait. Kylian ne comprendrait jamais. Son message en était la preuve vivante.

Damien se remémora une dernière fois tout ce qu’il avait vécu. L’humidité du quai de gare. La tension palpable de la première entrevue. La pluie. L’ambiance feutrée d’un pub anglais. Et à nouveau le quai de gare.

Et son esprit vagabonda. Le soleil brillait cette fois, c’était l’été, une chaleur torride. L’odeur de crème solaire, le sable, le bruit des vagues. Ses yeux fixés sur ce corps musclé, où la sueur reluisait sous les rayons mordants. Cette musculature rassurante et puissante.

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Et puis le clair de lune. La brise qui souffle à travers les volets entre-ouverts. Deux créatures à moitié nu. Raideur. Tension. Passion.

Damien s’extirpa difficilement du Souvenir. Il ressentait encore de violentes pulsions, l’impression de glisser vers le fond. Même s’il ignorait d’où venait ce fléau, il adorait l’avoir dans la peau. Envouté par des idées folles, il laissa ses pensées s’envoler, s’affoler. Le désir était sa prison. À en perdre la raison.

Il s’autorisa même à rêver, de longues minutes. Un corps massif enserrait sa frêle silhouette, une extase intemporelle. La larme qui perla sur son croquis le ramena à la réalité. Il éteignit son ordinateur et oublia, aussitôt.

Damien s’empara de ses feutres et déversa un flot gigantesque de couleurs, au delà de tout ce qu’il avait pu créer auparavant. L’aube s’annonça à travers de timides rayons, et le village s’anima une nouvelle fois. Du haut de sa tour d’ivoire, embrassant la quiétude et le silence, l’ermite sourit en contemplant ses camaïeux colorés. Tout était redevenu comme avant.

Epilogue

Un mois s’était écoulé, et le printemps avait chassé les surcouches neigeuses par sa douceur. Kilyan, à peine levé, se rua sur sa boîte mail. Rien.

Son dernier message était resté sans réponse. Partagé entre colère et douleur, il savait au fond de lui les conséquences de sa maladresse. Pourquoi ne lui avait-il pas simplement dit ? Etait-ce si compliqué ?

bromance

Le lien s’était brisé à tout jamais, et plus une fois les esprits ne résonnèrent.

Alors que Kilyan observait distraitement les bourgeons prêts à éclore, il réalisa qu’un simple mot existait pour décrire ce qu’il ressentait. Ce mot, c’était passion.

* * *

Pour aller plus loin, je vous recommande chaudement la lecture des sujets suivants (foncièrement plus factuels, et moins fictifs) :

Célibat et solitude, le nouveau mal du siècle ?
L’adultère n’est qu’un duo à trois
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L'auteur : iDorian

Ce monde, tel qu’il est fait, n’est pas supportable. J’ai donc besoin de la lune, ou du bonheur, ou de l’immortalité, de quelque chose qui soit dément peut-être, mais qui ne soit pas de ce monde.