iDorian
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Analyse comportementale de la blogosphère

La blogosphère, écosystème incontournable de notre monde virtuel, recèle une espèce atypique, quoique massivement présente : le blogueur. Après des années d’immersion dans la jungle matricielle, il fut enfin possible de dresser un bilan comportemental des profils les plus répandus.

En quelques années, le blog s’est imposé comme un must-have de notre vie virtuelle, au même titre que son écran plat ou son smartphone dans la vie réelle. Tout le monde veut s’exprimer, tout le monde veut être lu, certains en quête de gloire, d’autres chassant le denier, et une minorité par conviction pure.

Les débats sont plus que nombreux au sujet du blogging : quid de la qualité, du contenu, du temps consacré, de la voie vers le succès ? Billevesées ! Le cœur d’un blog réside (de manière intrinsèque) dans son auteur : le blogueur. Son design, son contenu et son comportement (éditorial) dévoilent implicitement qui se cache derrière, et quelles sont ses aspirations.

Enquête au pays du « post », où tel un polygone euclidien, 7 profils se dégagent pour former les redondances de ceux que nous lisons quotidiennement.

L’opportuniste controversé

La nouveauté et le “buzz” sont au cœur des préoccupations de l’opportuniste controversé. Doté d’un talent particulier pour flairer les sujets “in”, il accorde un soin tout particulier à garder un œil sur la blogosphère pour ne rien rater de ce qui fait l’actualité.

Dès lors qu’une information pointe le bout de son nez, il s’en empare et produit généralement un contenu succinct et synthétique (pratique en soi discutable) pour surfer sur la vague du « j’en parle donc je suis ». Pour pousser plus loin le vice, il aime à présenter une vision alternative de l’information qu’il transmet, en titillant l’aspect polémique pour mieux buzzer.

L’opportuniste controversé aime à jouer avec le caractère populaire de l’actualité, en remodelant celle-ci d’un point de vue souvent subjectif. Il défie sans cesse le lectorat et les idées reçues, s’attirant souvent les foudres des « haters » tout en assurant sa popularité.

Souvent incompris, bien que massivement lu, ne sachant pas vraiment quel est son but, il a au moins pour atout de savoir stimuler à travers sa vision et ses controverses.

Démosthène (orateur attique Athénien pour les incultes) pourrait résumer le credo de l’opportuniste controversé, à travers sa fameuse conception : « les plus petites opportunités sont souvent à l’origine de grandes entreprises ».

L’égocentrique invétéré

N’accordant que peu d’importance à l’opinion publique, l’égocentrique invétéré incarne Dieu au sein de son blog.

Il prend soin de filtrer tout ce qu’il partage avec son lectorat. Son blog se résume d’abord à un plaisir personnel, à travers lequel la notion d’autrui est mise de côté : ses pensées (personnelles) et ses opinions (naturellement subjectives, pléonasme) font office de contenu et pourraient se résumer à un journal intime, légèrement mieux évolué.

Le renom et la célébrité sont sans importance pour lui, tout comme l’aspect « rentabilité ». Selon lui, le fait de bloguer se réduit à un exercice personnel à part entière, à travers lequel il modèle sa liberté d’expression… avec beaucoup de guillemets.

L’égocentrique invétéré ne l’est en fait pas, dans la mesure où lorsqu’il fait face à une critique, son discours se résumera principalement à : « tu n’aimes pas ce que je fais, c’est un fait. Cependant, je t’épargne de me faire part de tes commentaires ».

Paradoxalement, malgré un nombrilisme poussé et un égoïsme étouffant, il attire (par je ne sais quel miracle) l’attention, sans même que son blog ait une portée didactique ou pédagogique (c’est un peu le même paradigme que celui de la presse people : tout le monde s’en fout mais tout le monde la lit sans savoir pourquoi).

Le fourbe (ou « vendeur de vent »)

Le recyclage est la pratique favorite du fourbe. Habile et manipulateur, il passe ses journées à s’adonner au content spinning, pratique qui consiste à paraphraser des articles existants, sans pour autant citer la source originelle (et en tirer les bénéfices comme il se doit).

Sa cupidité ne s’arrête pas au pillage de ses confrères, il s’attaque aussi volontiers aux images. Son culot, cheval de bataille de référence, le pousse même jusqu’à être plus visible que l’original : il promeut à outrance son « blog » à travers des pratiques à la hauteur de sa bassesse : black SEO, spam et fishing.

D’apparence presque crédible, il n’en demeure pas moins un loup assoiffé de sang. Il noue volontiers contact et n’hésite pas à poignarder ses victimes une fois son ingénierie sociale achevée.

Pour maximiser le gain de son entreprise machiavélique, il n’hésite pas à commenter les blogs de référence (les vrais), à travers une image de faux expert. Cependant, Internet, arme à double tranchant, finit tôt ou tard par révéler ses desseins et le fourbe disparaît aussi vite que la vacuité de ses articles lorsqu’il est démasqué.

Spécialiste en sciences cognitives, le psychologue Edward de Bono résume d’ailleurs bien cette pratique : « le gagnant est le chef qui utilise les mêmes ingrédients que ses concurrents, mais qui produit de meilleurs résultats. »

La sangsue mercantile

La sangsue mercantile est mue de tout son être par la recherche du denier. Il va là où l’argent est. Son caractère vampirique brille quotidiennement dans le fait d’utiliser des hôtes établis pour assouvir ses desseins : il écrit d’avantage pour des blogs renommés que sur sa propre plateforme, qui revêt en fait la forme d’un agrégateur pour promouvoir ses articles externes.

En définitive, le guest-blogging se résume à son occupation première, voire à sa profession à part entière. En dépit du fait qu’il contribue de manière régulière au sein d’une communauté, il n’en demeure pas moins une sangsue qui se cache derrière une étiquette pseudo altruiste.

La motivation de la sangsue mercantile réside également (et assez tristement) dans le fait qu’il survive à travers ses papiers. Elle gagne sa vie au lance-pierre, ses projets sont basées sur des espoirs irréalisables et l’espoir du succès immédiat (qui n’arrivera jamais). Cependant avant de conquérir autrui, il faut d’abord avoir mené un combat avec soi-même, ce qui n’est pas le cas de la sangsue, qui fuit ce qu’elle est au quotidien.

Cependant, même si le désir de survie de la sangsue mercantile est grand, il n’en demeure pas moins que l’absence d’un blog à part entière l’entrave. Elle s’épuisera tôt ou tard, de manière autodestructrice.

Comme disait Thomas Jefferson (troisième président des Etats-Unis d’Amérique, minute culturelle) : « Je crois énormément en la chance, et le fait est que plus je travaille, plus je me rends compte que j’en ai ».

L’évangéliste zélé

Passionné et enthousiaste, l’évangéliste zélé se donne à corps perdu dans des sujets auxquels il croit avec véhémence. Cependant, sa foi aveugle le dessert plus qu’autre chose.

Le contenu qu’il produit peut paraître charmeur et riche, mais la logique et la substance n’existent en fait pas. Il se contente de décrire la partie immergée de l’iceberg sans pour autant aller au fond des choses. Il prend soin d’éviter toute perspective qui confronte ses idées ou son contenu.

Il est pourtant consciencieux et déterminé, promouvant son contenu de manière régulière dans l’espoir de convaincre son lectorat, tout en rêvant secrètement d’une certaine célébrité.

Dans l’Evangile selon Saint-Matthieu, il est écrit que « l’esprit est ardent, mais la chair est faible ». Et c’est ce qui caractérise l’évangéliste zélé. Il croît, à tort, qu’il peut aider les autres, leur transmettre un savoir. Il n’a cependant pas les capacités pour, et se contente en fait de contempler la vacuité de son œuvre. Son contenu, pourtant sérieux et méritant au demeurant, n’est en fait qu’une surcouche qui cache une triste réalité : une réalité ennuyeuse et éculée, sans âme.

Albert Schweitzer (théologien et philosophe moderne) illustrait d’ailleurs cet aspect : « le succès n’est pas la clef du bonheur. Le bonheur est la clef du succès. Si vous aimez ce que vous faîtes, vous serez couronné de succès ».

L’orateur influent

Respecté et influent, son contenu est au cœur du lectorat, sans pour autant revêtir un aspect original ou une recherché de la perfection. L’orateur influent a l’étrange capacité de captiver son auditoire, tout en initiant dans la foulée des débats enjoués. Tout un chacun souhaite réagir à ses propos, rédiger sur son blog, ou l’interviewer.

Il faut admettre que le respect qui lui est dû est mérité. « Traite ton prochain comme tu aimerais être traité », tel est son credo.  Il prend soin de sa communauté, comme de sa propre famille, il partage ses conseils sans compter et apporte son aide de manière désintéressée. Son amour et son respect pour le lectorat qui l’adule induit une réciprocité sans tâche qui assure la pérennité de son entreprise.

L’orateur influent est sage et humble. Ses paroles sont attendues, entendues et appréciés, ce qui ne l’empêche pas pour autant (même si c’est rare), de filer du mauvais coton. Mais sa force réside dans le fait d’admettre ses erreurs, d’assumer le fait qu’il se soit trompé, de manière tout à fait sincère.

Son honnêteté et sa droiture sont les piliers qui soutiennent son succès : on lui fait confiance, en toutes circonstances, et on sait pourquoi.Comme aimait à le dire Stephen Covey : « cherche à comprendre, ensuite à être compris ».

Le pourvoyeur qualitatif

Sans doute la perle rare de la blogosphère : le pourvoyeur qualitatif est le seul à avoir compris que la force du blog réside dans le simple fait de répondre au besoin du lectorat. Visionnaire, il a la capacité de réaliser ses projets à contre-courant, de manière toujours originale, tout en transmettant une pléthore de ressources, toutes aussi riches et didactiques que son entreprise.

Au lieu de forcer bêtement les autres à accepter ses idées, il présente son concept (d’apparence farfelue) de manière impartiale, tout en donnant le choix au lecteur, le choix d’avoir le choix, de penser comme il le souhaite. Au lieu de se focaliser sur un aspect profondément subjectif, il donne à voir une vision objective et laisse à autrui le soin de prendre ses décisions, selon ses perceptions et ses préférences.

À travers un savoir riche et intarissable, le pourvoyeur qualitatif produit un contenu inégalable, qui fournit aux lecteurs des pistes de réflexions alternatives à leurs interrogations. Malgré tout, en visant l’aspect qualitatif, il s’entoure d’une communauté élitiste. Le rayonnement de son entreprise ne peut toucher la masse, à son grand désespoir.

Sans se plaindre, il travaille sans cesse à la recherche de la perfection, de la quintessence, de manière quasi obsessionnelle. Le tout pour une compensation plutôt maigre en vertu de sa tâche : la satisfaction de ses lecteurs, le reste étant sans importance.

Thomas Edison disait que « le génie se résume à un pour cent d’inspiration pour 99% de transpiration ». Et c’est le cas pourvoyeur qualitatif, si tant est que l’effort qu’il produise soit plus mental que physique…

L'auteur : iDorian

Ce monde, tel qu’il est fait, n’est pas supportable. J’ai donc besoin de la lune, ou du bonheur, ou de l’immortalité, de quelque chose qui soit dément peut-être, mais qui ne soit pas de ce monde.

  • Bravo excellente analyse des comportements des blogueurs et de leur état d’esprit. D’ailleurs je me demande si je ne vais pas le piquer et me l’attribuer ;-). Bravo pour vos articles toujours très pertinents et intelligents dignes de vrais des pourvoyeurs qualitatifs.

  • Excellente analyse! Pour chaque profil, un blog ou un blogueur m’est venu en tête ;)

    Pour répondre à ton questionnement au sujet du succès de l’égocentrique invétéré, je pense pour ma part qu’il répond aux attentes voyeuristes de certaines personnes qui prennent donc du plaisir à lire/se moquer de la vie et des idées de ce type de blogueurs. Oui, il y a un lectorat pour ces gens-là!

    En tant que contributeur de NetZ – encore à ses tous débuts – j’aspire évidemment à devenir un pourvoyeur qualitatif. Il y a en tout cas sur ce blog une belle émulation dans ce sens!

  • @Sandie : je n’avais pas osé émettre la thèse voyeuriste, mais je suis rassuré de ne pas être le seul à le penser. Et en ce qui concerne tes aspirations rédactionnelles, je pense que tu es sans le savoir une fière pourvoyeuse qualitative ! =p

  • En milieu de lecture, j’ai craint que la blogosphère ne soit décidément qu’une vaste communauté de névrosés^^
    Jolie analyse bien décapante comme tu sais les écrire, c’est toujours un plaisir de te lire :)

  • Très bon ticket, même si je retrouve une certaine prétention dans le pourvoyeur qualitatif, héros sélectif et respecté…

    Comment se définir soit-même de cet acabit, si ce n’est de l’autosatisfaction ?

    A moins que je ne serais qu’un « opportuniste controversé » ..? ^^

    Quoi qu’il en soit, bonne continuation !

  • En tant que simple hunain ne suis je pas constitué de tout ces profils à la fois ? mais qui ne se révèlent pas tous aux même moments, dans les mêmes lieux et avec les mêmes gens.

    Les humains nous apporteront toujours la richesse de leurs différences même numérisées. Bravo pour le billet.

  • Mince, je me reconnais dans les 3/4 des descriptions, un bon mélange d’opportuniste égocentrique mercantile zélé non influent.
    Merci j’arrête de bloguer :-D

  • J’ai bien aimé votre dernière note. Les personnages étant très bien défini, à mon début de blogging, j’étais un opportuniste controversé + vendeur de vent. Du coup, après réflexion, je me penche plutôt vers pourvoyeur qualitatif.

  • Miss BB

    Eh voilà, t’as gagné ! J’ai visité ton site web… opportuniste controversé ! :)

  • Le pourvoyeur qualitatif, oui, c’est cela, mon préféré !

  • Sophie

    De prime abord ce classement m’a rebuté, tant il m’a semblé que ce serait ignorer la complexité et la richesse de la conscience humaine. Toutefois le texte est pertinent et contribue à nourrir notre réflexion. Merci et à bientôt de vous lire !

  • Comment on retweete l’article!?!

    C’est la première fois que je viens sur ce blog et je reviendrai. Continuez comme ça!

    ++

    Un apprenti « pourvoyeur qualitatif » pro

  • Bonjour Dorian,
    Que de « belles » descriptions sur différents styles de blogueurs, blogueuse depuis plus de 3 ans, j’ai ouvert et fermé plusieurs blogs. J’en ai actuellement 4 à mon actif, je suis passée au mercantile mais la passion de communiquer demeure et le côté désintéressé perdure malgré tout. J’ai gardé mes amis du début, il y a une vraie fidélité dans les échanges, du respect et des rencontres virtuelles pour commencer et ensuite de façon réelle.
    Article très sympa, merci.
    A bientôt

  • Très bon article ! Et en effet, impossible de ne pas assimiler certains profils à certains blogs !

  • Justine

    Il y a un profil de blogueur que je n’ai pas retrouvé ici, et qui pourtant existe, dans une certaine mesure. Aussi je me permettrai d’en esquisser une description dans le présent commentaire (Commentaire à prendre comme un clin d’œil à cet article, que je trouve par ailleurs très réussi ; un billet qui parvient à me mettre d’humeur caustique ne peut qu’être réussi:))

    Profil du modélisateur compulsif

    Un spécialiste improvisé, chez les blogueurs : il peut s’agir d’un « sociologue » affûté, d’un « comportementaliste » à l’humour acéré, d’un « politologue », d’un « biologiste » (en fait un lecteur de Sciences Mag) ou de ce qu’on voudra ; il y en a pour tout les goûts. Leur trait commun réside dans la simplification outrageuse qu’ils dressent de ce qui les entoure.

    On pourrait confondre le modélisateur compulsif avec l’évangéliste zélé s’il n’était si logique, si précis, si juste dans ses remarques. C’est un blogueur de l’analyse et du détail, mais qui n’observe que pour classer, et ne prête attention aux mille nuances des choses qu’afin de les mêler en un fond fade, commun, et si schématique que leur fourmillement vivant s’y épuise.

    Le modélisateur compulsif dresse donc des modèles à la chaîne, avec peut-être l’ambition secrète de ranger le monde comme un fond de tiroir en bordel. Lorsqu’il excelle, ses lecteurs affluent et l’approuvent : ils ont la sensation d’avoir eu en ses lignes un aperçu de la charpente du monde. Quid de sa chair, pourtant ? (La chair du monde) Et quelle place pour l’invention et pour la liberté, pour les sursauts d’humeur et pour l’imprévisible ?
    J’ignore si le modélisateur compulsif sent à quel point l’essentiel échappe à ses classements, j’ignore même s’il prétend à un rendu sérieux, mais il est probablement, par son TOC des idées en ordre, l’un des ennemis de l’art les plus acharnés.

    Je laisse le mot de la fin à Tuli Kupferberg : « Lorsque des schémas sont brisés, de nouveaux mondes peuvent émerger ».